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De la loi 21 au projet de loi 9

Une laïcité détournée qui cible particulièrement les femmes musulmanes

Date de publication:

18 décembre 2025

Auteur-ices:

, Shaimae Jorio et

Mise en page:

Introduction

Le 27 novembre dernier, le Ministre François Roberge a déposé le projet de loi 9 qui vise à resserrer la laïcité en élargissant l’interdiction des signes religieux pour le personnel du réseau des services de garde éducatifs à l’enfance, en fermant les lieux de prière dans les cégeps/universités, en réglementant l’offre alimentaire religieuse dans les institutions publiques et en imposant des contraintes strictes aux écoles privées religieuses pour le financement étatique. Ce nouveau projet s’inscrit dans la continuité des lois 21 et 94, qui ont progressivement redéfini la laïcité de l’État.

Le gouvernement affirme traiter de manière uniforme tous les signes et toutes les pratiques religieuses. Pourtant, si l’on regarde les débats politiques, la couverture médiatique et les mobilisations qui les entourent, ce sont surtout certaines manifestations religieuses qui cristallisent  l’inquiétude et justifient de  nouvelles lois, au premier rang desquelles se trouvent les femmes musulmanes portant le hijab ¹. Dans cet article, nous analysons ce traitement différencié des expressions religieuses, et montrons comment la laïcité et l’égalité femmes-hommes sont instrumentalisées pour justifier des politiques d’exclusion.

Une construction politico‑médiatique du “problème musulman”

Depuis plus de vingt ans, les débats sur la laïcité au Québec sont devenus un enjeu cyclique qui resurgit périodiquement dans l’espace public et dans le champ législatif. Ces cycles créent des « crises » successives qui redéfinissent l’imaginaire collectif de l’« identité québécoise », en cherchant à encadrer la place des minorités religieuses et ethniques dans la société majoritaire. On peut distinguer trois phases dans l’évolution de ces débats :  

La première phase qui se déroule entre 2002 et 2008 était marquée par la mise en avant des “accommodements raisonnables” ² via une série d’affaires très médiatisées: l’affaire Multani (2002), les vitres givrées du YMCA d’Outremont (2006), les prières musulmanes et le menu halal dans une cabane à sucre (2007) ou encore le Code de vie d’Hérouxville (2007). Ces épisodes ont mené à  la Commission Bouchard-Taylor (2007-2008), mandatée pour “clarifier” ce qui était alors présenté dans les débats publics comme un problème d’ajustements culturels posés par les minorités religieuses. 

Une deuxième phase survient entre 2010 et 2017, caractérisée par une série de projets de loi qui déplacent le débat des accommodements vers une tentative de définition de “la neutralité religieuse de l’État”. Le projet de loi 60 (2013) connu sous le nom de Charte des valeurs québécoises, proposée par le PQ, a confirmé ce tournant : il visait surtout à interdire les signes religieux pour le personnel de l’État et à réaffirmer son statut laïque. Ce texte, finalement abandonné, a provoqué de vives controverses et a renforcé les divisions. Il a participé à diffuser l’idée que certains signes religieux, en particulier le hijab, ne cadrent pas avec l’« identité québécoise ». La Loi 62 (2017) sur la neutralité religieuse, adoptée par le gouvernement libéral, poursuivait cette même logique en exigeant que les services de l’État soient donnés et reçus à visage découvert. Enfin, cette période a été tragiquement marquée par l’attentat terroriste et islamophobe à la grande mosquée de Québec en 2017. Cet acte de grande violence, a révélé les effets directs de cette construction de l’islam (cristallisé par la figure de la femme musulmane voilée) comme menace à la « nation québécoise ». 

La troisième phase se déroule entre 2019 et 2025 durant le mandat actuel de la Coalition Avenir Québec (CAQ) qui occupe la majorité des sièges à l’Assemblée nationale. Cette phase est marquée par une multiplication de mesures législatives adoptées sous couvert de protection de la « nation québécoise ». La loi  21, adoptée en 2019 a été la première loi interdisant le port de signes religieux à des postes spécifiques de la fonction publique, et qui a touché de façon inégale les femmes musulmanes portant le hijab. Cette loi va à l’encontre de plusieurs droits garantis par la Charte canadienne et la Charte québécoise, notamment la liberté de religion et l’égalité, et n’a pu être adoptée que par le recours à la clause dérogatoire.

D’autres projets de loi controversés ont été proposés, et pour certains adoptés dans la dernière année, visant à renforcer les règles et les lois encadrant la laïcité et les pratiques religieuses : le projet de loi 84 (2025) sur « l’intégration à la nation québécoise », le projet de loi 94, qui étend l’interdiction des signes religieux au réseau de l’éducation (interdiction incluant les élèves, entre autres), le projet de loi 1 qui propose une constitution pour inscrire ces orientations au cœur des fondements juridiques du Québec. Enfin, le projet de loi 9, qui cherche à durcir les mécanismes de contrôle du port de signes et des pratiques religieuses. Pris ensemble, ces projets de loi montrent que la laïcité sert de marqueur identitaire du projet national québécois.

Une neutralité de façade

Même si la laïcité est présentée comme un moyen de garantir la neutralité religieuse de l’État, elle ne s’applique pas de la même manière à toutes les confessions. Elle cible de façon asymétrique les personnes musulmanes, surtout les femmes qui portent le hijab. Dans cette optique, nous avons analysé rigoureusement un grand nombre d’articles de presse, d’émissions TV et de radio à l’aide de la plateforme Eureka.cc. L’objectif était de mesurer sur plusieurs années à quelle fréquence les médias associent différentes religions et symboles religieux aux débats québécois sur la laïcité, pour voir si ces liens sont réellement équivalents. 

Notre analyse porte sur la période 2006-2025 et s’appuie sur un corpus de 565 médias francophones canadiens, dont plus de 90% sont québécois. Cette démarche nous a permis d’identifier et de mesurer la fréquence et la présence des mots-clés, et d’observer comment ils apparaissent ensemble dans les contenus médiatiques. Ce travail a fourni un aperçu objectif de comment les médias construisent et associent les catégories religieuses à la laïcité dans l’espace public et médiatique.

Les résultats, présentés sous forme de graphiques (voir graphiques 1 et 2) montrent une focalisation sur l’islam, et plus particulièrement sur “le voile”, tandis que d’autres confessions, signes et symboles apparaissent moins souvent, voire presque jamais. Cette distribution souligne déjà que le débat politique et médiatique sur la laïcité ne mobilise pas toutes les religions de la même façon, même si le discours  politique prétend à la neutralité vis-à-vis de tous les signes religieux.

Dans les deux graphiques, la tendance la plus frappante est l’écart entre les occurrences associant l’islam (graphique 1) – et surtout le voile (graphique 2) – à la laïcité, et celles associant les autres religions ou symboles religieux. Cette asymétrie, bien que constante, devient plus marquante lors des périodes de débats politiques et législatifs majeurs sur la laïcité au Québec.

L’analyse des signes religieux montre que le voile revient bien plus fréquemment que la croix, la kippa ou le turban, souvent de manière très marquée (par exemple près de 1600 mentions en 2019, contre moins de 600 pour la croix, la kippa et le turban). Autrement dit, dans le traitement médiatique, le signe religieux perçu comme problématique, voire comme une “menace” à la laïcité, est avant tout le voile, qui concentre à la fois des enjeux religieux, de genre et de racialisation.

Même dans les années où le christianisme connaît un certain pic (graphique 1), notamment lors des débats entourant la Charte des valeurs québécoises en 2013, il n’atteint pas les niveaux d’attention accordés à l’islam au cours des dix dernières années. Surtout, ces pics ne signifient pas que le christianisme est présenté comme un problème. Ils renvoient plutôt à des débats ponctuels sur la place de symboles chrétiens considérés comme patrimoine  dans l’espace public : la grande croix du Mont-Royal, le crucifix de l’Assemblée nationale ou encore le décor religieux dans des écoles publiques et privées. Le christianisme n’est donc pas construit médiatiquement comme une « menace » à la laïcité, mais comme un héritage historique à gérer, à déplacer ou à recontextualiser. À l’inverse, l’islam (plus spécifiquement le voile) est abordé comme un objet à réguler, contrôler et surveiller, révélant ainsi une application inégale de la laïcité dans l’espace public.

Une visibilité sous surveillance

Cette asymétrie ne vient pas seulement des nombreuses mesures législatives mais aussi du travail des médias, surtout les plus populistes. En simplifiant à l’extrême les enjeux et en cherchant à susciter des réactions fortes, ces discours médiatiques et politiques  ont transformé des situations d’accommodement en « crises » pour alimenter l’idée que l’islam est  une « menace » pour l’ « identité et la nation québécoise ». Cette couverture trace ainsi, une frontière symbolique entre la société majoritaire et les personnes musulmanes, entretenant une méfiance constante autour d’elles.

Les débats politiques et médiatiques ont fini par lier systématiquement  islam, voile et menace à la laïcité. La logique est la suivante : on construit un « problème » dans l’imaginaire collectif, une fois bien installé, le gouvernement élabore des projets de loi et les adopte pour le gérer. Et, ces lois ciblent de manière disproportionnée les femmes musulmanes les plus visibles.  

Quand l’égalité femmes-hommes justifie la discrimination

Dans la construction de l’islam et du voile comme « menace », il y a aussi une mobilisation d’une pseudo égalité femmes-hommes comme valeur nationale au même titre qu’une laïcité détournée pour appuyer cette logique. 

Au nom de l’égalité entre les femmes et les hommes, invoquée dans PL9, on restreint les droits et libertés des  femmes et leur liberté à disposer de leurs corps. Ce détournement transforme le principe d’égalité en outil d’exclusion et de discrimination : au lieu de protéger toutes les femmes, il est utilisé pour cibler de manière disproportionnée celles qui portent le hijab, sans s’alarmer des répercussions concrètes sur leurs droits, notamment sur leur exclusion du marché du travail, des services éducatifs, et de leur participation sociale et citoyenne, etc.
C’est ce que la sociologue Sara R. Farris qualifie de fémonationalisme, c’est-à-dire l’instrumentalisation des droits des femmes par des acteur-ices nationalistes pour justifier des politiques identitaires, sécuritaires et discriminatoires, qui ne servent pas les intérêts des femmes.

Ainsi, en mobilisant l’égalité femmes-hommes, on justifie des politiques qui discriminent et redéfinissent qui peut accéder aux droits. Cette égalité devient une marque d’appartenance où certaines femmes doivent prouver leur compatibilité à la « nation » pour mériter d’être reconnues comme pleinement légitimes.

Conclusion

En somme, PL9 participe à la construction politique et médiatique du « problème musulman » où la laïcité et l’égalité femmes-hommes deviennent les éléments clés mobilisés au service d’une assimilation forcée  à un  projet identitaire . Cette logique sert à justifier des politiques discriminatoires qui s’attaquent particulièrement aux femmes musulmanes. Elle ouvre la voie à des mécanismes d’invisibilisation et d’effacement qui renforcent des vulnérabilités structurelles, et limitent, entre autres, l’accès de ces femmes à l’emploi, notamment dans le secteur du care au Québec, et surtout au sein de l’éducation à la petite enfance  où elles sont déjà surreprésentées. 

Dans notre prochain article, nous analyserons ces mécanismes d’invisibilisation de la présence musulmane dans les espaces de pouvoir, professionnels et plus largement dans les espaces publics qui ont un impact disproportionné sur les femmes portant le hijab. À travers l’analyse du projet de loi 9, nous allons mettre en lumière comment cette invisibilisation est légitimée et comment elle se déploie dans plusieurs sphères et construit l’idée que leurs présences menacent “des valeurs” et “une identité québécoise” fantasmées par une frange de la classe politique et médiatique. 

¹ Nous employons le terme hijab plutôt que « voile » pour plusieurs raisons. D’une part, dans les contextes français et québécois, « voile » ou « voile islamique » est une catégorie générique du débat public qui amalgame des pratiques vestimentaires très différentes (foulard couvrant les cheveux, niqab, burqa, etc.) et qui est souvent utilisée comme synonyme de hijab alors que cette équivalence est inexacte. En utilisant hijab nous cherchons à nous rapprocher du vocabulaire utilisé par de nombreuses femmes musulmanes pour décrire leur pratique, et à prendre une distance avec l’imaginaire du « voile » construit à partir de références chrétiennes et occidentales, qui tend à écraser la diversité des significations et des usages.

² Selon la définition de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), un accommodement raisonnable est une mesure d’adaptation d’une règle ou d’une pratique qu’un employeur ou une institution doit mettre en place pour corriger une situation de discrimination fondée sur un motif protégé par la Charte des droits et libertés de la personne, et ce jusqu’à la limite de la contrainte excessive.

Note :  La méthodologie s’est basée sur un ensemble de requêtes booléennes standardisées combinant plusieurs “blocs” religieux (islam, christiannisme, judaïsme et sikhisme) et leurs divers symbôles et signes, aux termes “laïcité”, “neutralité religieuse” et “Québec”. Voici les types de requêtes utilisées sur Eureka.cc :
  • TEXT= (Islam | musulman* | islamisme | mosquée*) & (laïcité | neutralité) & (Québec)
  • TEXT= (chrétien* | christianisme | Église | catholique* | protestant* | orthodoxe) & (laïcité | neutralité) & (Québec)
  • TEXT= (judaïsme | juive* | juif* | synagogue*) & (laïcité | neutralité) & (Québec)
  • TEXT= (sikh* | sikhisme | gurdwara* ) & (laïcité | neutralité) & (Québec)
  • TEXT=(voile | hijab | niqab | nikab | “foulard islamique”) & (laïcité | neutralité) & (Québec)
  • TEXT = (croix OR crucifix) AND (laïcité OR neutralité) AND (Québec)
  • TEXT= (kipa | kippa | calotte | yarmulke) & (laïcité | neutralité) & (Québec)
  • TEXT= (turban| dastar) & (laïcité | neutralité) & (Québec)

Références bibliographiques

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Assemblée nationale du Québec. (2019). Loi sur la laïcité de l’État (L-0.3). https://www.legisquebec.gouv.qc.ca/fr/document/lc/l-0.3 

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Dagenais, M. (2014). La Charte des valeurs québécoises. Dans L’encyclopédie canadienne. https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/the-charter-of-quebec-values

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Image d’en-tête : Sfiya