Observatoire pour la justice migrante

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Lutter contre la fascisation du monde à partir des marges

Savoirs de la majorité¹ globale et résistances migrantes

Date de publication:

2 avril 2026

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Introduction

Cet article a été publié dans le numéro 107 de la revue À Bâbord intitulé “Les lignes de front de l’antifascisme”

Et alors, un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour: les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets. On s’étonne, on s’indigne. On dit : « Comme c’est curieux ! Mais, bah ! C’est le nazisme, ça passera ! » Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens; que ce nazisme-là, on l’a cultivé, on en est responsable.

Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme (1950)

Le fascisme n’est pas un événement qui nous tombe dessus du jour au lendemain, comme une catastrophe extérieure. Il relève plutôt d’un processus qui se construit par strates. Il s’installe dans les institutions et à travers la législation. Il s’infiltre dans le langage et dans ce qu’on banalise comme violences symboliques, matérielles et systémiques. Il s’éprouve dans la vie quotidienne de beaucoup avant d’être perceptible et nommé par la majorité.

Une condition bien connue de la majorité globale

Dans les pays occidentaux, on parle de plus en plus de la menace des extrêmes droites et des fascismes, ainsi que de l’érosion de l’État de droit et des démocraties, comme s’il s’agissait d’un fait récent. Or, de nombreux penseurs·euses du Sud global ont montré que ces mécanismes sont enracinés dans une temporalité coloniale plus ancienne. Les empires n’ont pas seulement conquis des territoires, ils ont produit des hiérarchies humaines et de droits qui déterminent qui peut être protégé et qui peut être sacrifié. Ces dynamiques coloniales et néocoloniales peuvent être comprises comme des formes de fascisation² inter-étatiques et transnationale, c’est-à-dire des violences organisées qui circulent entre États et au-delà des frontières.

Autrement dit, il ne s’agit pas d’un fascisme « qui arrive » soudainement, mais d’un ordre qui se consolide en configurant des zones où l’État de droit est suspendu ou conditionnel, et en étendant progressivement ces logiques. C’est ce que plusieurs penseurs·euses tels que Achille Mbembe aident à rendre visible. Mbembe décrit, par exemple, comment la souveraineté moderne se joue aussi dans la capacité à trier les mobilités et les vies, à faire des corps des frontières et des frontières un dispositif de gouvernement qui trace une ligne entre les désirables («assurables») et les sacrifiables. Mahmood Mamdani, de son côté, montre comment l’ordre colonial a institutionnalisé une scission politique entre celleux qui comptent comme citoyen·nes et celleux relégué·es au rang de sujets, administré·es par un droit d’exception, des autorités discrétionnaires, et des statuts «à part». Enfin, les écrits d’Aníbal Quijano nous aident à comprendre que ces hiérarchies ne sont pas seulement juridiques, mais également raciales et épistémiques et sont incorporées dans la manière même dont nos sociétés définissent la légitimité, la normalité et l’appartenance.

Sortir de l’ignorance blanche

Le fait que ces hiérarchies sont plus visibles aujourd’hui dans les sociétés occidentales peut avoir plusieurs raisons. D’abord parce que leurs manifestations se produisent à un rythme plus soutenu, décomplexé et hyper-spectaculaire dans des territoires qu’on considérait jusque-là comme des États de droit. On pense notamment aux arrestations, aux déportations et aux incarcérations brutales à Alligator Alcatraz de personnes im·migrantes aux États-Unis par le Service de l’immigration et des douanes (ICE). Ces arrestations-spectacle revêtent un caractère presque performatif où la démonstration de force dépasse les personnes arrêtées pour remplir d’autres fonctions politiques. Ce registre spectaculaire définit une pédagogie de la peur qui ne s’adresse pas uniquement à la personne arrêtée, mais à tous les corps qui lui ressemblent et qui observent ce qui les attend s’ils et elles osent défier l’ordre. Ainsi il s’agit d’une violence dissuasive qui vise à produire plus largement de la discipline, à briser les solidarités, à rendre coûteux le fait même de circuler, de revendiquer et d’afficher sa dissidence. 

La deuxième cause de cette visibilité, réside dans le fait que cette architecture du système commence progressivement à éclabousser des populations qui ont été historiquement protégées de cette hiérarchisation des droits. C’est ce que Aimé Césaire appelle le choc du retour ou l’effet boomerang. Ce qui apparaît aujourd’hui comme une rupture pour beaucoup de personnes, notamment dans des sociétés occidentales, n’est en réalité qu’une sortie brutale de ce que Charles W. Mills désigne comme l’ignorance blanche³. Une ignorance qui a empêché jusque-là celleux qui s’alarment de voir que les pratiques fascisantes sont ce qui façonne les vies de millions de personnes de la majorité globale⁴

Pour les diasporas notamment qui défient les frontières géographiques des empires, l’expérience de l’autoritarisme, de l’exclusion et de la déshumanisation s’inscrit dans une continuité historique coloniale et néocoloniale. Les statuts précaires, les droits conditionnels, les formes de travail non libres (par exemple, les permis de travail fermés au Canada), la détention administrative, la surveillance de la mobilité et des corps, sont autant d’illustrations de ces enclaves que les États-nations occidentaux ont créées pour maintenir des milliers de personnes à l’extérieur de l’accès aux droits. Autrement dit, l’exclusion de l’État de droit n’est pas une défaillance ponctuelle : elle fonctionne plutôt comme une architecture structurante qui a toujours été là et qui a façonné les fondations des régimes et des mouvements fascistes qu’on voit se déployer à plus grande échelle de nos jours. 

C’est ici que le lien avec les dynamiques fascisantes devient plus limpide puisque ces dernières ne surgissent pas de nulle part. Elles prennent racine dans des institutions et des régimes déjà habitués à fonctionner à deux vitesses : une vitesse de droits pleins pour certain·es et une vitesse de droits conditionnels ou droits-privilèges pour d’autres. Ce qui est nouveau, c’est moins l’apparition de la violence d’État que son extension à une partie des populations historiquement protégées et qui commence à éprouver ce que d’autres vivaient depuis toujours. 

Frantz Fanon rappelait déjà dans les années cinquante, que l’ordre colonial est un ordre qui normalise la violence et la déshumanisation, et que ces logiques contaminent ensuite les formes politiques “ordinaires” dès que le pouvoir cherche à se maintenir par la force plutôt que par le consentement. 

La frontiérisation comme logique structurelle sous-jacente

Dans un monde plus disposé à anticiper sa propre fin qu’à envisager une sortie du capitalisme sauvage et extractiviste, il devient plus facile pour les oligarques qui accumulent outrancièrement les richesses, de faire tout basculer dans le chaos et le nihilisme et d’exploiter la colère de celleux qu’ils appauvrissent en la dirigeant vers des cibles commodes tels que les im·migrant·es, les minorisé·es et les « ennemi·es intérieur·es ». Pendant ce temps, cette même élite explore des voix transhumanistes et technosolutionnistes (bunkers, longévité, IA, espaces privatifs, voyages vers d’autres planètes, etc.) et s’accapare le privilège de la survie au monde qu’elle détruit. C’est dans ce contexte apocalyptique que l’idée même du droit à la vie pour tous·tes devient menaçante. Il faut donc durcir les hiérarchies et élargir la zone des vies sacrifiables, à mesure que les crises s’aggravent.

En réalité, nous ne faisons pas face uniquement à une crise politique, économique, ou climatique mais à une crise de civilisation : une logique d’accumulation qui traite territoires et corps comme des stocks, facilite la circulation des capitaux et criminalise certaines mobilités humaines. La planète entière devient une réserve de ressources naturelles et humaines pour une élite qui recompose des empires néo-coloniaux. Les frontières, matérielles comme immatérielles, servent à tenir à distance celles et ceux qu’on exploite. Et la frontiérisation déborde et opère aussi à l’intérieur, contre celles et ceux qui étaient jusque-là protégé·es par la blanchité⁵  et la citoyenneté pleine. Femmes, minorité·es sexuelles et de genre, personnes en situation de handicap, personnes pauvres, itinérantes et toutes celles et ceux qui sortent de la norme dominante deviennent sacrifiables.

Abattre les frontières comme horizon politique antifasciste

Depuis plus d’une vingtaine d’années les personnes im·migrantes précaires s’organisent au Québec grâce à des collectifs tels que Solidarités sans frontières et plus largement au Canada, pour demander un statut pour tous et toutes. Dans leurs revendications, les personnes sans statut et à statut précaire, mettent en lumière que les frontières sont des instruments de ségrégation déployés essentiellement contre les personnes de la majorité globale, plus particulièrement celles pauvres et racialisées, comme l’explique si bien la chercheuse Nandita Sharma. Ces mêmes frontières ne sont pas des contraintes pour les riches, les oligarques et le capital qui circulent librement, encore moins pour les forces militaires des puissances mondiales qui maintiennent le chaos et la domination impérialiste sur plusieurs autres nations sans respect réel de leurs souveraineté et de leur droit à l’autodétermination. Les attaques récentes des États-Unis contre le Nigeria et le Venezuela sont une parfaite illustration de cette dynamique. 

Cette logique, qui semble normale pour beaucoup, est loin de l’être. En effet, les États-nations et les frontières modernes ne sont pas naturels. Ce sont des constructions historiques qui se sont consolidées en Europe entre le XVIIe et le XIXe siècle, avant de se généraliser mondialement. Loin d’être de simples lignes de séparation géographique, les frontières deviennent des mécanismes de tri qui différencient la mobilité, la protection et les droits de manière hiérarchisée, tout en sécurisant les régimes de propriété et d’accumulation. Par ailleurs, durant les mouvements de décolonisation, beaucoup d’États héritent de frontières coloniales et d’appareils administratifs conçus pour classer et gouverner par statuts, ce qui prolonge, sous d’autres formes, la matrice impériale de ce nouvel ordre mondial.

Résister à la fascisation par la remise en cause des frontières

Il est difficile de répertorier les résistances des personnes im·migrantes, tant il s’agit de résistances continues, multigénérationnelles, qui ne prennent pas toujours la forme de «coups d’éclat» ou d’événements extraordinaires. Elles s’incarnent au contraire dans l’ordinaire et se vivent comme une condition et une manière d’habiter un monde déjà structuré par l’exception. Dans cette perspective, la mobilité des corps n’est pas un simple déplacement mais un refus de l’assignation à un statut de subalterne qui subit sans agir. Les milliers de jeunes en provenance des pays africains anciennement colonisés, qui tentent de traverser la Méditerranée quotidiennement au péril de leur vie, nous rappelle brutalement que la mobilité est une quête de justice historique et qu’elle est l’expression d’une agentivité, d’un refus d’abdiquer à un ordre mondial qui exige l’immobilité des uns pour garantir la richesse et le confort des autres.

Ainsi face à la fascisation transnationale, l’horizon n’est pas la forteresse, mais le faire monde ensemble, dans la dignité et le respect du droit à la vie pour toustes. C’est ce déplacement que propose d’ailleurs Felwine Sarr quand il parle de passer «de l’hospitalité comme faveur à l’hospitalité comme droit». Une cosmopolitique de l’hospitalité, écrit-il, est cet espace «où personne ne conteste à d’autres le droit d’être», autrement dit, un monde où circulation et dignité ne sont plus conditionnelles.

Abolir les frontières ne signifie pas d’effacer des lignes sur une carte. Cela revient surtout à s’attaquer à leur racine qui est cette mécanique de la frontiérisation. Défendre la libre circulation et refuser toute hiérarchie entre les vies n’est pas un idéal abstrait, mais nous offre une sortie cohérente et praticable d’un capitalisme cannibale qui organise la mort, qui accélère l’effondrement et privatise la survie. Cela suppose de réinventer des manières d’habiter les terres qui soient en rupture totale avec la logique de l’exploitation et de la possession. Et surtout de reconnaître que la dignité ne se négocie pas et qu’elle ne s’arrête pas à l’humain mais engage également tout le vivant.

Image d’en-tête : Mika Baumeister @Unsplash

¹ La notion de « majorité globale » (Global Majority) est notamment développée par Rosemary Campbell-Stephens pour désigner les populations historiquement racisées qui constituent la majorité démographique mondiale, en rupture avec les catégories minorisantes comme « minorités visibles » ou « personnes racisées ». Elle vise à recentrer les rapports de pouvoir à l’échelle globale et à contester les perspectives eurocentrées.

²  Par “fascisation”, j’entends un processus qui se matérialise par une gouvernance par l’exception et l’impunité, la sécuritarisation et militarisation, le tri des mobilités et des appartenances, la hiérarchisation des droits, la racialisation des “menaces”, les dispositifs d’enfermement/expulsion et externalisation de la contrainte.

³ Dans Le contrat racial, Charles W. Mills parle dans de l’épistémologie de l’ignorance comme étant «l’incompréhension, la fausse représentation, l’évitement et l’aveuglement volontaire blancs à propos des questions liées à la race qui font partie des phénomènes mentaux les plus répandus des derniers siècles, une économie morale et cognitive psychiquement nécessaire à la conquête, la colonisation et l’esclavage.»

Par majorité globale, j’entends les populations issues du Sud Global (Afrique + Asie + Amérique latine/Caraïbes + Moyen-Orient, et une partie de l’Océanie). Cela représente 85 à 88% de la population mondiale, d’où l’appellation « majorité globale ». 

Nous employons ici la blanchité au sens d’un système politique désigné par la suprématie blanche et non au sens de la couleur de la peau (blancheur). 

Bibliographie

Mbembe, Achille. 2021. “The Idea of a Borderless World.” FES Journal. https://www.fesjournal.eu/wp-content/uploads/2021/08/2.Mbembe.pdf

Mamdani, Mahmood. 1996. Citizen and Subject: Contemporary Africa and the Legacy of Late Colonialism. Princeton: Princeton University Press.
Format PDF 

Mountz, Alison. 2021. “Migrant States of Exception.” Geopolitics. https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/13534645.2021.1995949

Quijano, Aníbal. 2000. “Coloniality of Power, Eurocentrism, and Latin America.” https://www.decolonialtranslation.com/english/quijano-coloniality-of-power.pdf

Miller, Todd. 2024. “No Borders as a Practical Political Project: A Podcast with Nandita Sharma.” The Border Chronicle, November 21. https://www.theborderchronicle.com/p/no-borders-as-a-practical-political