Observatoire pour la justice migrante

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La crise comme stratégie de classe

Date de publication:

26 janvier 2026

Auteur:

Mostafa Henaway

Paru en anglais dans le Midnight Sun Mag, le 24 janvier 2026 https://www.midnightsunmag.ca/crisis-as-class-strategy/

Traduction en français:

Mise en page:

Le 22 mars 2025, le premier ministre canadien Mark Carney a tweeté : « Levez les coudes, Canada ». La formule a rapidement été reprise comme un symbole de défiance envers le président américain Donald Trump et la coercition économique des États-Unis. Pourtant, l’appel au nationalisme canadien lancé par Carney relevait moins d’un véritable défi de la puissance américaine que d’une tentative de tirer parti de la crise provoquée par la guerre commerciale entre les États-Unis et le Canada, en positionnant le Parti libéral dirigé par Carney comme la seule force politique capable de défendre le « Canada » et les « valeurs canadiennes » en cette période d’instabilité. Confrontés à une crise de légitimité dont ils ont été les premiers responsables, les libéraux ont agi avec une rapidité remarquable et ont rencontré peu de résistance après la défaite électorale du Parti conservateur, allant jusqu’à baptiser leur plan budgétaire « Canada Strong Budget » (Budget pour un Canada fort). Si Carney a présenté la guerre commerciale avec les États-Unis comme étant un moment « transformationnel » plus large du capitalisme mondial, une grande partie de la mission qu’il a endossé a consisté à préserver la rentabilité et l’accès aux marchés pour l’extraction des ressources. Les libéraux dirigés par Carney ont habilement exploité ce moment pour détourner l’attention de la véritable source de la crise que vivent les Canadien·nes de la classe ouvrière: le pouvoir solidement ancré du capital national.

Au lendemain de l’élection de Carney, une certaine frange de la gauche a brièvement cru que le pire avait été évité. Le fait que le chef du Parti conservateur, Pierre Poilievre, n’ait pas eu accès au pouvoir a été perçu comme une victoire dans un contexte mondial de montée des extrême droites. Mais en l’espace de quelques semaines, cette illusion s’est révélée dangereuse. Ce qui se déroule en réalité est une attaque générationnelle contre les travailleurs : l’austérité, la désignation des personnes migrantes comme boucs émissaires, les expulsions massives et la poursuite de la conquête coloniale des terres autochtones. Pour la gauche canadienne, les enjeux ne pourraient être plus importants. 

Cette conjoncture a mis à nu à la fois nos faiblesses et les tâches urgentes qui nous attendent. Si nous ne passons pas à côté de cette occasion et ne nous engageons pas dans la mauvaise direction, il nous reste une chance non seulement de résister à ces attaques, mais aussi de contribuer à forger une politique alternative fondée sur une véritable lutte populaire. Il est toutefois essentiel de bien comprendre ce qui se passe et comment nous devons nous organiser en tant que socialistes, anarchistes et, plus largement, en tant que gauche radicale.

Reconfigurer l’empire : militarisation, accaparement des terres et expulsions massives

Lorsque le Canada a accueilli la rencontre des chef·fes d’État du G7 à Kananaskis, en Alberta, en juin dernier, Mark Carney a cherché à se présenter comme un défenseur du capitalisme mondial et de la libre circulation des capitaux et des échanges, tout en renforçant l’OTAN  – et le rôle du Canada en son sein. Il a exposé cette orientation comme la construction d’une « économie mondiale plus résiliente », grâce à une alliance sur les minéraux critiques, au développement d’infrastructures de chaîne d’approvisionnement, à la sécurité énergétique nécessaire au déploiement de l’IA, et à une coopération élargie du G7 sur le financement d’infrastructures dans les pays du Sud. Présentée comme une réponse à Donald Trump et à un empire américain prétendument antagoniste, cette vision n’est pourtant pas en contradiction avec la puissance américaine : elle s’y aligne. Le programme de Carney vise à résoudre les contradictions du capitalisme mondial en intégrant les exigences des États-Unis à la compétition du Canada avec la Chine et la Russie, tout en consolidant les fondements de la mondialisation capitaliste.

Ce programme remodèle déjà le paysage politique. La ruée vers l’extraction des ressources, la sécurisation des frontières et l’accroissement de la militarisation sont devenus la signature du projet Carney, sous couvert d’une guerre commerciale avec les États-Unis.

Prenons le projet de loi C-5, la Loi sur la construction du Canada. Adoptée en juin 2025, cette loi réduit les délais d’approbation des grands projets d’infrastructure de cinq ans à deux, au prix d’une forte diminution de la surveillance et des délibérations parlementaires. Même des organismes autochtones de premier plan ont exprimé leur inquiétude. L’ancienne ministre de la Justice Jody Wilson-Raybould, elle-même autochtone, a souligné que le projet avait été élaboré « à huis clos », avertissant que le gouvernement fédéral pourrait désormais « prendre des décisions et construire des projets selon ses propres conditions, à son propre rythme, et sur la base de règles qu’il [choisit] d’établir au fur et à mesure ». Ce mécanisme d’accélération fragilise les protections environnementales et les cadres de droits autochtones, y compris les obligations prévues par la Loi sur les Indiens. Une législation comparable, adoptée en Ontario, permet la création de « zones économiques spéciales » où des entreprises peuvent obtenir des dérogations aux lois provinciales et municipales. Ensemble, ces mesures donnent une forme concrète à ce qu’on pourrait appeler la doctrine Carney.

Dans ce cadre, Ottawa a annoncé son appui à un nouveau gazoduc de gaz naturel liquéfié (GNL) reliant l’Alberta à la Colombie-Britannique, ainsi qu’à la levée de l’interdiction de longue date visant les pétroliers sur la côte de la Colombie-Britannique, afin de faciliter les exportations vers les marchés asiatiques. En échange, l’Alberta devrait renforcer modestement son régime de tarification du carbone et soutenir des projets de captage du carbone. Une déréglementation comparable et une intensification de l’exploitation des ressources sont aussi en cours dans le nord de l’Ontario, où la région connue sous le nom de Ring of Fire (« anneau de feu ») serait riche de plus de 60 milliards de dollars en minéraux critiques.

Les enquêtes de The Narwhal sur la liste fédérale des projets “accélérés” confirment la tendance : les 17 premiers projets appelés à bénéficier d’une approbation expéditive s’inscrivent pleinement dans l’architecture existante du capitalisme canadien. Tous concernent l’extraction de minéraux critiques, l’exploitation pétrolière et gazière, ou des infrastructures permettant d’acheminer ces matières premières vers les marchés d’exportation. Aucun ne privilégie des biens publics comme le logement social, les soins de longue durée ou des capacités industrielles publiques. Le pouvoir de l’État est plutôt mobilisé pour subventionner le capital national et des entreprises multinationales, en particulier celles liées à l’extraction : ExxonMobil, BlackRock, la Chinese National Offshore Oil Corporation (CNOOC) et PetroChina détiennent des intérêts substantiels dans l’industrie canadienne des combustibles fossiles, même si les sables bitumineux passent de plus en plus sous contrôle canadien. Dans ces secteurs, le budget constitue une victoire pour le capital. Le Financial Post est explicite quant aux organisations susceptibles d’en bénéficier : des entreprises qui contribueront au transport du GNL ou à la construction d’infrastructures liées aux projets de minéraux critiques du Ring of Fire. Malgré cela, des voix patronales – notamment la Chambre de commerce du Canada et le Conseil canadien des affaires – continuent de réclamer une déréglementation encore plus poussée.

Le budget fédéral traduit aussi un virage historique vers la droite, nourri par la montée d’un sentiment anti-immigration.

Le projet de loi C-12, la Loi visant à renforcer le système d’immigration et les frontières du Canada, adopté par la Chambre des communes en décembre 2025, restreint fortement le droit d’asile : il refuse la protection aux personnes qui franchissent la frontière de manière irrégulière depuis les États-Unis et à celles qui attendent plus d’un an pour demander l’asile après leur arrivée au Canada, rétroactivement jusqu’à juin 2020. Il confère également au ministre de l’Immigration des pouvoirs étendus pour annuler ou suspendre le statut de résidence légale d’une personne, exposant ainsi les plus vulnérables à un risque accru d’expulsion. Combinés au plan frontalier de 1,3 milliard de dollars et au recrutement de 1 000 agents supplémentaires à l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC), ces choix alignent les libéraux sur une montée du racisme et de la xénophobie – tout en cherchant à ménager Trump.

Au-delà de l’attaque contre les migrant·es, un axe central du budget – et de la politique de Mark Carney – consiste à augmenter à des niveaux sans précédent la taille et le financement des forces armées canadiennes. Sous les libéraux, le rôle du Canada au sein de l’OTAN devrait s’étendre de manière offensive. Les dépenses militaires doivent passer de moins de 2 % à 5 % du PIB d’ici 2035, avec 9 milliards de dollars de nouveaux investissements pour la seule année 2025-2026. Une nouvelle Agence d’investissement en défense supervisera le développement de capacités de frappe à longue portée, l’acquisition de véhicules blindés et l’intensification de la militarisation de l’Arctique. L’engagement budgétaire de 81,8 milliards de dollars pour « reconstruire » les Forces armées canadiennes révèle, sans détour, les priorités du gouvernement.

Ces investissements s’accompagneront de nouvelles offensives contre les services publics. Sous la bannière de la « responsabilité budgétaire », le gouvernement fédéral prévoit de retrancher 13 milliards de dollars par année des dépenses publiques et de supprimer environ 40 000 emplois dans la fonction publique fédérale d’ici 2029.

Des syndicats comme le SCFP et l’AFPC ont tiré la sonnette d’alarme, avertissant que ces coupes reviendraient à démanteler des services publics au niveau fédéral. Selon Marc Lee, du Centre canadien de politiques alternatives, le projet Build Canada Homes, qui vise à accélérer la construction de nouveaux logements, ne permettrait d’en bâtir que 4 000 en 2026 – malgré son potentiel – et s’accompagnerait d’une réduction de 56 % des dépenses fédérales prévues en logement : de 9,8 milliards de dollars en 2025-2026 à 4,3 milliards d’ici 2028-2029. Dans le même temps, le budget se félicite du faible ratio dette/PIB du Canada et d’une importante « marge de manœuvre budgétaire ». Tout indique donc que l’austérité n’est pas une nécessité économique, mais un choix politique – certes contraint par les pressions du capitalisme mondial, qui se manifestent notamment à travers les marchés obligataires et monétaires.

Le budget fédéral de 2025 relève ainsi d’une austérité capitaliste drapée dans le vocabulaire de « l’édification de la nation », de la « souveraineté » et du « changement générationnel ». Mark Carney semble considérer que son rôle est de soutenir le capital canadien par des plans de sauvetage, l’ouverture de nouveaux marchés et des manœuvres visant à obtenir des avantages dans les négociations de l’Accord Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM) – en partie en concédant des avantages importants aux États-Unis afin de préserver l’accès du capital canadien au marché américain. Dans le même temps, son programme s’opère par l’intermédiaire de l’État canadien au service de la classe capitaliste internationale dans son ensemble, avec pour objectif de sauver le projet de mondialisation capitaliste. Le Canada ne se retire pas du conflit mondial : il approfondit son insertion dans un ordre impérial défini par la compétition pour les ressources, la rivalité géopolitique et l’usage coercitif du pouvoir d’État. La guerre à l’intérieur du pays devient indissociable des tambours de guerre à l’étranger.

Fragmentation et possibilités : vers un nouveau front commun

Les défis auxquels nous sommes confrontés, en tant que mouvements sociaux, sont historiques, et toute lecture honnête du moment présent doit rester lucide. Pour comprendre où nous en sommes, il faudrait revenir en arrière. Lorsque le G7 et la Russie se sont réunis à Kananaskis en 2002, des mouvements sociaux venus de partout au pays – et d’ailleurs – ont convergé. Malgré de réelles différences stratégiques, une large coalition s’est mobilisée pour perturber le sommet. L’opposition à la mondialisation néolibérale était indissociable de la résistance à la soi-disant « guerre contre le terrorisme » et à l’invasion imminente de l’Iraq. Des milliers de personnes se sont rassemblées à Kananaskis et à Ottawa pour faire échouer le sommet et reconquérir la capitale comme lieu de pouvoir populaire.

À l’inverse, lorsque le G7 est revenu à Kananaskis en 2025, la réponse des mouvements sociaux s’est révélée beaucoup plus timide. Il y a bien eu des rassemblements, mais peu de convergence, malgré l’ampleur du moment : le génocide à Gaza se poursuivait, la guerre faisait rage en Ukraine, les tensions avec l’Iran s’exacerbaient et les guerres commerciales s’intensifiaient. Nous n’avons pas été à la hauteur. Reste à comprendre pourquoi.

Longtemps absorbés par l’objectif d’empêcher l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement Poilievre, une grande partie de la gauche radicale organisée et des mouvements sociaux a manqué de capacité, de vision et d’alliances pour se mobiliser efficacement. Une partie de la gauche a semblé désorientée, répondant au protectionnisme de Trump en défendant implicitement la mondialisation plutôt qu’en construisant des alternatives fondées sur la solidarité internationale de la classe ouvrière. Dans ce vide, la droite populiste – y compris l’extrême droite – s’est de plus en plus saisie du flambeau de l’« anti-mondialisation », en le reformulant en termes nationalistes et réactionnaires.

Une tâche urgente consiste donc à rejeter le nationalisme canadien comme base d’une lutte de masse. Le nationalisme n’unira pas la classe ouvrière : il la divisera. Comme le rappelle Todd Gordon dans un article publié dans Midnight Sun, le nationalisme est une impasse politique pour la gauche au Canada. Les menaces auxquelles nous faisons face ne viennent pas d’ennemis extérieurs, mais d’une classe capitaliste canadienne déterminée à préserver sa rentabilité par l’austérité, le militarisme et l’extractivisme. Mais, tout aussi important, nous devons revenir à une position de gauche radicale qui rejette les infrastructures de la mondialisation capitaliste, comme l’ACEUM. Il ne s’agit pas d’en exiger une renégociation, mais de rappeler que ces accords ne font que mettre les travailleurs en concurrence – au Mexique, aux États-Unis et au Canada – tout en profitant aux multinationales et au capital financier.

Les formes de populisme de gauche coupées des luttes de masse comportent d’autres dangers. Prétendre que le Nouveau Parti démocratique (NPD), social-démocrate, pourrait simplement devenir une large alternative de gauche, c’est oublier des leçons difficiles. Faute d’ancrage dans un mouvement radical de masse et dans des organisations indépendantes à l’extérieur du parti, le NPD s’est, à maintes reprises, accommodé du capital au nom de la “viabilité” électorale, diluant sa politique pour courir après l’illusion d’un attrait plus large. À l’inverse, la victoire de Zohran Mamdani à la mairie de New York s’est appuyée sur des forces qui dépassent la politique électorale : les mouvements de justice migrante, des organisations comme Desis Rising Up and Moving (DRUM) et la New York Taxi Workers Alliance, ainsi que l’organisation de la solidarité avec la Palestine.

Si nous peinons à être à la hauteur du moment, ce n’est pas d’abord en raison des conditions sociales et économiques “objectives”, mais plutôt parce que nous manquons de structures organisationnelles capables de soutenir une convergence de masse. Une trop grande partie de la gauche organisée reste absorbée par la construction du NPD et les luttes internes de leadership, au détriment du travail lent et difficile d’organisation de masse – une route déjà empruntée, avec des résultats prévisibles. Ce qu’il faut, au contraire, c’est une gauche capable de formuler une analyse qui relie la restructuration du capitalisme mondial, les dynamiques de guerre commerciale et la marche vers des conflits militarisés aux nouvelles attaques contre les travailleurs, les migrant·es et les communautés autochtones ici même. Le nationalisme canadien ne fait que masquer ces liens : la façon dont l’économie capitaliste mondiale contraint tous les gouvernements capitalistes, à des degrés divers, à réprimer les travailleurs et les peuples opprimés au nom de la rentabilité.

Les luttes à l’étranger nous montrent ce qui est possible. Lors de la vague de grèves générales qui a secoué l’Italie à l’automne 2025, par exemple, des mouvements sociaux et des syndicats de base comme l’Unione Sindacale di Base (USB) et le Sindacato Intercategoriale Cobas (S.I. Cobas) ont mené des actions collectives d’ampleur, aux côtés de grèves étudiantes contre le budget et la politique de guerre du pays, ainsi que contre le génocide à Gaza. Dans son avis de grève générale du 29 novembre, l’USB affirmait : « Nous voulons au moins un salaire de base [mensuel] de 2 000 €, un âge maximal de retraite de 62 ans… une réduction du temps de travail en maintenant le même salaire, des droits au logement garantis, des embauches dans le secteur public, des soins de santé publics gratuits et universels… Ce sont des besoins essentiels pour un pays épuisé, incompatibles avec la logique belliciste du gouvernement. » La Confédération générale italienne du travail (CGIL), la plus grande centrale syndicale du pays, a elle aussi joué un rôle central dans cette vague de grèves. L’Italie offre aujourd’hui l’exemple le plus parlant du type d’action nécessaire pour contrer l’agenda de Carney.

Ici aussi, au Canada, l’opposition s’organise. Comme le souligne l’organisateur et écrivain John Clarke, « la tentative de faire porter le poids de la crise commerciale sur le dos des travailleurs et des communautés produit de profondes injustices et une colère sourde, susceptible de déclencher un mouvement puissant ». En 2025, des luttes importantes ont éclaté dans de nombreux secteurs de l’économie canadienne. Les travailleurs de Postes Canada ont affronté des attaques visant à “amazoniser” les services publics : l’érosion de la livraison du courrier à domicile et l’imposition d’horaires dits « flexibles », qui vident de leur substance les emplois stables. Les agents de bord d’Air Canada ont fait grève. En Alberta, des travailleuses et travailleurs de l’éducation se sont mobilisés contre les compressions et la restructuration. Ces luttes prolongées révèlent à la fois la détermination du capital à minimiser les concessions et la prise de conscience croissante, chez les travailleurs, que seule l’action collective peut peser sur l’issue des conflits. Même sous pression de la guerre commerciale, les campagnes de syndicalisation et d’organisation en milieu de travail – documentées par des auteurs des mouvements sociaux comme Scott Neigh – ont continué d’enregistrer des gains significatifs.

La résistance au projet de loi C-12 a pris la forme d’actions directes dans des centres de détention de l’ASFC organisées par Weaving Our Worlds, d’une mobilisation soutenue de l’Immigrant Workers Centre et de Solidarity Across Borders au Québec, ainsi que d’actions menées par le Mouvement des jeunes Palestiniens et d’autres. Ces luttes sont essentielles, mais elles demeurent insuffisantes, tant par leur ampleur que par leur coordination, pour faire face à l’ensemble de la doctrine Carney. Le problème ne tient pas seulement au niveau de combativité – souvent faible dans l’État canadien hors Québec – mais aussi à l’absence d’un horizon politique commun capable de relier ces luttes en une opposition de masse durable.

Le programme de Carney a par ailleurs suscité un malaise au sein même du Parti libéral, comme en témoigne la démission de l’ancien ministre de l’Environnement Steven Guilbeault après l’annonce du soutien fédéral à un nouveau pipeline. Cette instabilité risque de s’accentuer sous l’effet de la résistance autochtone et de l’opposition publique à une nouvelle expansion des pipelines.

Notre tâche n’est pas de protéger les libéraux contre la droite, mais d’exposer leurs contradictions et d’approfondir la crise produite par un programme qui renfloue le capital canadien au détriment des travailleurs, des peuples autochtones, des migrant·es et des pauvres. Nous devrions nous inspirer d’exemples, comme celui de l’Italie, qui ne proposent pas une solution électorale, mais une lutte de masse et une perturbation économique — avec l’objectif non seulement de s’opposer à l’agenda de la classe dirigeante, mais aussi de porter une alternative à la hauteur de la crise que traverse la classe ouvrière.

À l’automne, deux convergences importantes ont eu lieu : les mobilisations internationales «Draw the Line» en septembre, liant justice climatique, paix et justice migrante, ainsi que la mobilisation syndicale de novembre au Québec. Cette dernière a rassemblé plus de 50 000 personnes dans les rues, montrant à la fois la puissance latente de la résistance ouvrière et un vaste appétit pour une solidarité plus large. Si les syndicats en ont constitué l’ossature, des mouvements pris pour cibles s’y sont reconnus comme partie prenante d’une lutte commune – autour de la justice migrante, de la santé et des services communautaires.

Ce qui manque, toutefois, c’est un cadre plus large – un cadre qui reconnaisse pourquoi un front commun n’est pas optionnel, mais nécessaire. Un front commun, c’est tisser ensemble les luttes : travailleuses et travailleurs du secteur public, migrant·es, défenseur·ses des terres autochtones, organisateur·rices anti-guerre et mouvements de justice climatique agissant de concert. La question stratégique est désormais la suivante : comment construire une résistance de masse, multiraciale et de classe ouvrière, à l’échelle requise pour affronter Carney, capable de confrontation soutenue ? Les syndicats joueront nécessairement un rôle central, même si rien ne garantit que leurs directions seront à la hauteur. Les luttes autochtones ont fourni de puissants points de ralliement. La tâche consiste maintenant à élargir ces luttes, à développer des stratégies communes et à clarifier la relation entre mobilisation de masse et politique électorale. Cela exige de porter, sans concessions, des critiques systémiques et de s’engager, à moyen terme, à construire des organisations indépendantes, multiraciales, de classe ouvrière, enracinées en dehors des structures institutionnelles existantes – capables d’ancrer une véritable résistance de masse. Nous ne pouvons pas attendre que des actions spontanées d’opposition s’alignent, ni compter sur un salut venu de la politique électorale. Nous devons activement bâtir et organiser un nouveau front commun qui émane de la base.

Mostafa Henaway milite pour la justice sociale et les droits des travailleurs migrants à Montréal. Il a été organisateur communautaire au Centre des travailleurs immigrés de Montréal et s’est engagé activement dans la solidarité avec la Palestine. Il est également l’auteur de Essential Work, Disposable Workers: Migration, Capitalism and Class (Travail essentiel, travailleurs jetables : migration, capitalisme et classe).

Image d’en-tête: World Economic Forum / Ciaran McCrickard

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